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Le sens du chemin

Cher Lecteur et Chère Lectrice :

Depuis le 20 Mars, je fais ce voyage qui fut la façon que j’ai choisie pour célébrer les vingt ans de mon pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il m’a mené dans trois continents différents (Europe, Afrique, Extrême-Orient), et m’a permis d’établir un contact immédiat avec des milliers de lecteurs, car il m’est impossible d’envisager de commémorer quoi que ce soit sans leur présence.

À Puente de la Reina, j’ai fait mon premier après-midi de dédicaces sans les « organisations officielles », et depuis, j’ai réussi à arranger quelques rencontres officielles avec d’autres absolument spontanées. Tous ces après-midi de dédicaces furent suivis de fêtes où nous commémorions ensemble le sens que le chemin recèle : les rencontres. Commémorer, célébrer, discuter, danser, respecter le mystère de la vie mais au même temps comprendre que nous ne sommes pas seuls dans ce mystère, et que nous avons besoin de partager notre enchantement avec d’autres personnes qui comprennent notre façon de penser.

J’ai créé, le 19 Avril, ce blog avec Paula Braconnot, pour que toutes ces expériences puissent aussi aller au-delà de l’espace physique et se retrouver ainsi plongées dans l’espace virtuel. Je veux saisir cette opportunité et remercier Paula pour son sérieux, son amour et son dévouement, qui nous ont permis de surmonter toutes les difficultés techniques.

Ma prochaine étape, avant de retourner à la maison, sera l’Allemagne, où je participerai à la Coupe du Monde en tant qu’invité de la FIFA. Comme je ne pense pas avoir quoique ce soit de nouveau à dire sur le football, je mets fin à ces textes dès aujourd’hui. Les commentaires sont bienvenus : ils nous permettent d’améliorer le principe de ce blog et de favoriser les discussions entre les gens qui le lisent.

Le 22 Juin, si Dieu le veut bien, je retournerai au vieux moulin dans les Pyrénées, mon point de départ, puis j’irai au Brésil.

Toutes les deux semaines j’envoie une newsletter aux lecteurs intéressés. Si vous désirez la recevoir, vous pouvez vous inscrire à Guerrier de Lumiere, disponible en plusieurs langues.

Lors d’une des premières étapes de ce pèlerinage, je suis passé par un village en Espagne, d’où j’ai écrit le texte qui suit. Je pense qu’il n’importe pas d’où nous venons, car nous pouvons toujours aller beaucoup plus loin que ce que nous imaginons. Tel est l’exemple que François nous a légué et que nous devons suivre.

Je dédie ce chemin à mes lecteurs. Je vous remercie de votre soutien et me rappellerai les nuits que j’ai passé à lire vos messages – ils m’ont poussé à aller de l’avant. Le sens du chemin est dans les personnes, et nous regardons toujours mieux le monde quand nous permettons au mystère des rencontres de se manifester. Comme le dit la dernière phrase du Pèlerin de Compostelle : « les personnes apparaissent toujours quand elles sont attendues. »

Paulo Coelho

Vingt Ans Après : François

Je bois mon café sur la terrasse d’un hôtel, d’où je peux voir un château, un gigantesque château dans ce petit village qui ne compte que quelques maisons, dans la province de Navarre, en Espagne. Il fait déjà nuit, il n’y a pas de lune, je suis en train de refaire mon pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, pour célébrer les vingt années qui se sont écoulées depuis que j’ai emprunté ce chemin pour la première fois.

Pourtant, le village dans lequel je me trouve ne fait pas partie du parcours qui passe à 19 kilomètres d’ici. Mais j’avais l’intention de le visiter, et j’y suis donc. Il y a 500 ans, un homme nommé François est né ici. Il a dû beaucoup jouer dans les champs qui entourent le château. Il a dû se baigner dans la rivière qui passe par ici. Fils de parents riches, il a laissé son village pour poursuivre ses études dans la fameuse université de la Sorbonne, à Paris. J’en déduis que ce long voyage vers la capitale fut son premier.

Il était athlétique, beau, intelligent, convoité par tous les élèves – sauf un, venu de la même et lointaine province espagnole, nommé Ignace. Ignace lui disait : « François, tu penses beaucoup à ta personne. Pourquoi ne pas consacrer tes pensées à d’autres choses, comme Dieu par exemple ? » Nous ne savons pas pourquoi, mais François, le plus beau et vaillant des étudiants de la Sorbonne, se laissa convaincre par Ignace. Ils se joignèrent à d’autres étudiants et fondèrent une société qui devint la risée de tous les autres, à tel point que quelqu’un inscrivit sur la porte de la salle dans laquelle ils se réunissaient : Société de Jésus. Au lieu de se sentir offensés, ils adoptèrent le nom. Et c’est à partir de là que François entame un voyage sans retour.

Il part avec Ignace à Rome et demande à ce que le Pape reconnaisse la « société ». Le pontife accepte de rencontrer les étudiants, et, pour les stimuler, donne son accord. François – qui a horreur des bateaux et de la mer – part seul pour l’Orient, imbu de ce qu’il considère comme être sa mission. Dans les dix années suivantes, il visite l’Afrique, l’Inde, Sumatra, les Moluques, le Japon. Il apprend de nouvelles langues, visite des hôpitaux, des prisons, des villes et des villages. Il écrit de nombreuses lettres, mais aucune – absolument aucune – ne fait référence aux points « touristiques » de ces endroits. Il parle seulement de la nécessité de mener la parole du courage et de l’espoir aux défavorisés.

Il meurt loin du village où je me trouve maintenant à boire mon café, et il est enterré à Goa. À une époque où le monde était immense, où les distances étaient quasi insurmontables, où les peuples vivaient en guerre, François pense qu’il doit considérer tout cela comme un village global. Il surmonte ses peurs parce qu’il est conscient que sa venue a un sens. Il ne sait pas, lors de son cheminement en Orient, que ses pas ne seront jamais oubliés, et que tout ce qu’il a planté fructifiera ; il fait ça car c’est sa légende personnelle, la façon qu’il a choisi de vivre sa vie.

Cinq cents ans après, dans la ville d’Ahmedabad, en Inde, un professeur demande à ses élèves de raconter sa vie. Un des enfants écrit : « il fut un grand architecte car dans tout l’Orient il existe des écoles qu’il érigea et qui portent son nom. »

Antonio Falces, qui dirige une de ces écoles, raconte qu’il vit deux personnes discuter :

- François était Portugais – dit la première .

- Bien sûr que non. Il est né et enterré ici à Goa, répond l’autre.

Les deux se trompent et les deux ont raison : François vint d’un petit village de Navarre mais il était un homme du Monde, et tous le considèrent comme faisant partie de leur propre culture. Il n’était pas non plus un architecte spécialisé dans la construction d’écoles ; mais, comme l’écrit un de ses premiers biographes, « il était comme le soleil, qui ne peut aller de l’avant sans dispenser lumière et chaleur là où il passe. »

Je pense à François : partir d’ici, parcourir le monde, faire que le nom de ce petit village soit mené à tant d’endroits, au point que beaucoup de gens pensent qu’il s’agit de son nom de famille. Faire face à ses peurs, renoncer à tout au nom de ses rêves – que cela inspire et serve d’exemple. J’ai étudié dans une de ces écoles qui appartiennent à la « société de Jésus », ou S.J, ou écoles jésuites, telles qu’elles sont connues.

Je suis dans le village de Xavier. François ainsi qu’Ignace, qui vient d’un autre village, nommé Loyola, furent canonisés le même jour, le 12 Mars 1622. Ce matin-là, une bannière fut accrochée aux murs du Vatican :

« Saint François Xavier fit plusieurs miracles. Mais le miracle d’Ignace fut encore plus grand : François Xavier. »

Si vous désirez continuer à parler à Paulo Coelho, allez sur le blog Guerrier de la Lumière

Vingt ans après: Sur les rives du lac Baïkal

Je vois l’eau qui coule, il est déjà cinq heures de l’après-midi. J’accompagne un petit ruisseau, jusqu’à ce qu’il rejoigne l’un des plus beaux endroits de la terre : le lac Baïkal, en Sibérie. « Une rivière ne passe jamais deux fois par le même endroit » dit un philosophe. « La vie est comme une rivière » dit un autre philosophe, et nous arrivons à la conclusion que cette métaphore est la plus proche du sens de la vie.

Mais aujourd’hui je viens de découvrir quelque chose de différent : il existe une rivière à l’intérieur de la rivière ; c’est elle qui nous montre quel chemin prendre, c’est l’âme des eaux qui sont autour de moi, dans ce petit village où nous pouvons encore voir un puits, et les habitants qui s’y rendent pour prendre de l’eau. Depuis quand ne vois-je plus un vrai puits, qui donne à boire à tout un village ?

Je contemple la rivière, j’essaie d’être comme elle, je vois les leçons qu’elle m’enseigne en ce moment :

A] Nous sommes toujours face à la première fois. Alors que nous nous déplaçons entre notre source (la naissance) et notre destin (la mort), les paysages seront toujours nouveaux. Nous devons faire face à ces nouveautés avec joie, et non pas avec peur – parce qu’il est inutile d’avoir peur de ce qu’on ne connaît pas. Une rivière n’arrête jamais sa course.

B] Dans une vallée, nous pouvons marcher plus posément. Quand tout autour de nous devient plus facile, les eaux se calment, nous devenons plus amples, plus larges, plus généreux.

C] Nos rives sont toujours fertiles. La végétation naît seulement où l’eau existe. Qui rentre en contact avec nous, doit comprendre que nous sommes là pour donner à boire à celui qui a soif.

D] Les pierres doivent êtres contournées. Bien évidemment que l’eau est plus forte que le granit, mais pour cela le temps est nécessaire. Il ne sert à rien de se laisser dominer par les obstacles plus forts, ou essayer de se battre contre eux ; on dépensera de l’énergie pour rien. Le mieux c’est de comprendre où se trouve la sortie, et aller de l’avant.

E] Les dépressions ont besoin de patience. Soudainement la rivière rentre dans une sorte de trou, et cesse de courir avec la joie d’autrefois. À ces moments, la seule façon de s’en sortir c’est de compter avec l’aide du temps. Quand le bon moment arrivera, la dépression se remplira et l’eau pourra continuer à aller de l’avant. Au lieu du trou laid et sans vie, il existe maintenant un lac que les gens pourront contempler avec joie.

F] Nous sommes uniques. Nous naissons dans un endroit qui était dans notre destin, qui nous maintiendra toujours alimentés avec suffisamment d’eau pour que, face aux obstacles et aux dépressions, nous puissions avoir la patience ou la force de continuer. Nous commençons notre course de façon douce, fragile, où même une simple feuille peut nous arrêter. Entre-temps, comme nous respectons le mystère de la source qui nous a engendrés, et que nous nous fions toujours à son éternelle sagesse, petit à petit nous gagnons tout ce qui nous est nécessaire pour parcourir notre chemin.

G] Alors que nous sommes uniques, rapidement nous serons plusieurs. Au fur et à mesure que nous marchons, les eaux des autres sources s’approchent, parce que celui-là est le meilleur chemin à suivre. Ainsi nous ne sommes plus seulement un, mais plusieurs – et il y a un moment où nous nous sentons perdus. Pourtant, comme le dit la Bible, « toutes les rivières coulent vers la mer ». Il est impossible de rester dans cette solitude, pour romantique que cela puisse nous paraître. Quand nous acceptons l’inévitable rencontre avec les autres sources, nous finissons par comprendre que cela nous rend plus forts, nous contournons les obstacles ou remplissons les dépressions en beaucoup moins de temps, et avec beaucoup plus d’aisance.

H] Nous sommes un moyen de transport. De feuilles, de bateaux, d’idées. Que nos eaux soient toujours généreuses, que nous puissions toujours mener vers l’avant toutes les choses ou personnes qui ont besoin de notre aide.

I] Nous sommes une source d’inspiration. Et ainsi, laissons au poète brésilien, Manuel Bandeira les derniers mots :

“Être comme une rivière qui coule
Silencieuse dans la nuit
N’avoir pas peur de la noirceur de la nuit
S’il y a des étoiles dans le ciel, les réfléchir.
Et si le ciel se remplit de nuages
Comme la rivière, les nuages sont d’eau ;
Les réfléchir aussi sans regret
Dans les profondeurs tranquilles.”

*****

Le prochain et dernier texte de ce pèlerinage sera mis en ligne le 10 Juin 2006

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

Vingt ans après : au Lac Baïkal

Cette citation est de Pablo Picasso : « Dieu est, surtout, un artiste. Il a inventé la girafe, l’éléphant, la fourmi. En fait, il n’a jamais essayé de suivre un style – simplement il a fait tout ce qu’il avait envie de faire ».

C’est notre volonté de marcher qui crée notre chemin – entre-temps, quand nous commençons notre trajectoire vers notre rêve, nous avons peur, comme si nous étions obligés de tout bien faire.

Après tout, si nous vivons des vies différentes, qui fut celui qui inventa le standard « du bien fait » ?

Si Dieu fit la girafe, l’éléphant et la fourmi, et que nous nous efforçons à vivre suivant Son image et Sa ressemblance, pourquoi avons-nous besoin de suivre un modèle ? Quelquefois le modèle nous aide à éviter la répétition d’erreurs stupides que d’autres ont commises, mais d’habitude c’est une prison qui nous oblige à toujours répéter ce que d’autres font.

Être cohérent c’est le besoin de toujours utiliser une cravate qui s’accorde avec les chaussettes. C’est d’être obligé de maintenir, demain, les mêmes opinions que vous avez aujourd’hui. Et le mouvement du monde – où passe-t-il?

Tant que vous ne faites de mal à personne, changez d’opinion parfois, et contredisez-vous sans honte. Vous avez ce droit ; ce que les autres pensent n’a pas d’importance – parce qu’ils le penseront de toute façon.

Quand nous décidons d’agir, quelques excès se produisent. Comme dit un vieil adage culinaire : « il faut casser l’œuf pour faire une omelette ». Il est aussi naturel que des conflits inattendus surgissent.

Il est naturel que des blessures adviennent lors de ces conflits. Les blessures passent : restent les cicatrices.

Cela est une bénédiction. Ces cicatrices restent avec nous pour le restant de notre vie, et nous aident beaucoup. Si, à un moment donné – que ce soit par commodité ou n’importe quelle autre raison – la volonté de retourner au passé nous presse, il suffit de les regarder.

Les cicatrices nous montreront les marques des menottes, nous rappellerons les horreurs de la prison – et nous continuerons à marcher de l’avant.

C’est pour ça qu’il faut se détendre. Laissez l’Univers se mouvoir autour de vous, et découvrez la joie de vous surprendre vous-même. « Dieu a choisi les folies du monde pour gêner les sages », disait saint Paul.

Un guerrier de la Lumière remarque que quelques moments se répètent ; fréquemment il se retrouve face aux mêmes problèmes, et affronte des situations qu’il avait déjà vécues.

« Je suis déjà passé par ça » dit-il à son cœur. « Effectivement, vous avez déjà vécu ça », répond son cœur. « Mais vous ne l’avez jamais dépassé ».

Le Guerrier commence ainsi à être conscient que les expériences répétées ont une finalité ; lui enseigner ce qu’il n’a pas appris. Il donne toujours une solution différente à chaque lutte répétée – et ne considère pas ces fautes comme des erreurs, mais comme des pas vers la rencontre avec soi.

Phrases sur les erreurs

Si vous me trompez une fois, c’est votre faute. Si vous me trompez deux fois, c’est ma faute. (Anaxagore)

Si je pouvais revivre ma vie, je commettrais les mêmes erreurs – seulement plus tôt cette fois-ci. (Tallulah Bankhead)

Le chemin vers le succès c’est doubler le taux d’erreurs. (Thomas Watson)

Tant que vous n’aurez pas connu l’Enfer, le Paradis ne sera jamais aussi bon pour vous. (Proverbe Kurde)

Se tromper c’est humain, mais vous fait sentir divin ! (Mae West)

Faire ce qui est droit n’est pas le problème ; le problème c’est savoir ce qui est droit. (Lyndon Johnson)

N’est pas certain tout ce qui donne certitude. (David Capistrano)

Je préfère une erreur qui m’amuse, à faire quelque chose de bien qui m’attriste. (William Shakespeare)

Le prochain texte sera mis en ligne le 7 Juin 2006

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

Vingt ans après: Entre Novossibirsk et Irkoutsk

Il m’est toujours impossible d’écrire dans le train à cause du mouvement. Je rencontre des lecteurs dans les gares (voyez les photos dans la galerie), je parle avec eux, j’apprends beaucoup de leur regard et des quelques paroles que nous pouvons échanger. Certains me racontent des histoires, d’autres me parlent de leurs villes et de leurs régions.

L’un d’eux me dit : « Savez-vous exactement où vous vous trouvez en ce moment ? Vous êtes dans une gare, avec beaucoup de monde, et en ce moment il y a une grande chance pour que plusieurs personnes abritent en leurs cœurs les mêmes espoirs et désespoirs que vous abritez dans le vôtre.

« Suivons ce raisonnement : vous êtes un point microscopique sur la superficie de cette boule. Cette boule qui tourne autour d’une autre, qui elle est située dans un petit coin d’une galaxie, avec des millions de boules similaires.

« Cette galaxie fait partie de quelque chose qu’on nomme l’Univers, rempli de gigantesques conglomérats stellaires. Personne ne sait exactement où commence et où finit ce qu’on nomme l’Univers.

« Tout de même, ne vous laissez pas vaincre par la fatigue de ce voyage : vous luttez, vous vous efforcez, vous essayez de vous améliorer, vous rêvez, vous vous réjouissez et vous vous attristez à cause de l’Amour. Si vous n’étiez pas vivant quelque chose manquerait. »

Je ne sais pas d’où ce lecteur a trouvé ces mots (il les lisait) mais j’avais besoin de les entendre à ce moment précis.

*****

Deux arrêts plus loin, une lectrice me raconte l’histoire d’un charpentier et ses apprentis qui voyageaient à travers la province de Qi (nous sommes en ce moment très près de la Chine) en quête de matériaux de construction. Ils virent un arbre gigantesque ; cinq hommes main dans la main ne réussissaient pas à l’embrasser, et sa cime était si haute qu’elle touchait quasiment les nuages.

- Ne perdons pas notre temps avec cet arbre – dit le maître charpentier. – Si on la coupe, cela nous prendra trop de temps. Si on décide de faire un bateau, celui-ci coulera car son tronc est trop lourd. Si on décide de l’utiliser pour faire la charpente d’un toit, les murs devront être exagérément résistants.

Le groupe continua son chemin. Un des apprentis commenta :

- Cet arbre est si grand qu’il ne sert à rien !

- Vous vous trompez – dit le maître charpentier. – Il a suivi son destin à sa manière. S’il était comme les autres, nous l’aurions déjà coupé. Mais parce qu’il a eu le courage d’être différent, il restera vivant et fort encore très longtemps.

*****

Les taoïstes racontent qu’au début des temps l’Esprit et la Matière ont guerroyé entre eux dans un combat mortel. Finalement ce fut l’Esprit qui triompha – la Matière étant condamnée à vivre pour toujours à l’intérieur de la Terre.

Pourtant, avant que cela se produise, sa tête se heurta au firmament et réduisit le ciel étoilé en miettes.

La déesse Niuka sortit des mers, resplendissante dans son armure de feu. En faisant bouillir les couleurs de l’arc-en-ciel dans un chaudron, elle fut capable de remettre les étoiles à leur place, mais elle ne parvint pas à retrouver deux petit morceaux et ainsi le firmament resta-t-il incomplet.

Ceci est l’origine de l’amour : deux âmes parcourant toujours la Terre, à la quête de l’Autre Moitié. Quand elles se rencontrent, elles réussissent à remettre les deux morceaux qui manquaient au ciel, et l’Univers entier commence à faire sens pour le couple.

Tandis que le train Transsibérien traverse la longue steppe, je pense constamment à cela.

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Même si cela paraît incroyable, beaucoup de gens ont peur du bonheur. Pour ces gens-là, être en accord avec la vie signifie changer une série d’habitudes – et perdre leur propre identité. Plusieurs fois nous nous jugeons indignes des bonnes choses qui nous arrivent. Nous n’acceptons pas les miracles – parce que les accepter nous donne la sensation que nous devons quelque chose à Dieu. De même, nous avons peur de nous « habituer » à notre bonheur.

Nous pensons : « il vaut mieux ne pas goûter la coupe de la joie, parce qu’une fois que celle-ci nous manquera, nous allons beaucoup souffrir ».

Par peur de diminuer, nous cessons de grandir. Par peur de pleurer, nous cessons de rire.

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Dans le train, je rencontre quelqu’un qui vient d’arriver du Maroc et me raconte une histoire curieuse à propos de la façon comme certaines tribus du désert voient le péché originel.

Ève se promenait dans le Jardin d’Eden, quand le serpent se rapprocha d’elle.

« Mange cette pomme » dit le serpent.

Ève, très bien instruite par Dieu, refusa.

« Mange cette pomme », insista le serpent, « parce que vous avez besoin d’être plus belle pour votre homme ».

« Je n’en ai pas besoin » répondit Ève. « Parce qu’il n’a pas d’autre femme que moi ».

Le serpent rit : « Bien sûr qu’il en a ».

Et comme Eve ne le croyait toujours pas, il l’emmena jusqu’en haut d’une colline, où il existait un puits.

« Elle est à l’intérieur de cette caverne, Adam l’a cachée ici ».

Ève se pencha et vit, réfléchie dans l’eau du puits, une très belle femme. Sur le champ elle goûta la pomme que le serpent lui offrait.

Suivant cette même tribu du Maroc, retourne au Paradis celui qui se reconnait dans le reflet du puits et n’a pas peur de soi.

Le prochain texte sera mis en ligne le 4 Juin 2006

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

Vingt ans après: Entre Ekaterinbourg et Novossibirsk

Je suis en plein cœur de la Sibérie. Parfois je me suis interrogé pour la millième fois à propos de ces 90 jours de pèlerinage qui commémorent les 20 ans de mon pèlerinage à Saint-Jacques. Quand j’étais à Sofia, j’ai pensé à renoncer à ce voyage, mais maintenant je suis content d’avoir continué ; malgré le fait que je n’arrive pas à écrire dans le train à cause des secousses constantes du wagon au moins je peux prendre des notes puis les mettre dans mon ordinateur quand j’arrive dans une ville avec connexion internet. Comme ça, les personnes qui suivent ce blog, peuvent mieux comprendre mon état d’esprit.

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Une des personnes dans le train me montre une prière qu’elle dit avoir été trouvée parmi les affaires d’un Juif qui fut exécuté dans un camp de concentration :

« Seigneur : quand Vous viendrez dans Votre gloire, ne vous souvenez pas seulement des hommes de bonne volonté mais aussi de ceux de mauvaise volonté.

Et, lors du jour du Jugement Dernier, ne vous souvenez pas seulement des cruautés, des sévices et des violences pratiquées : souvenez-vous aussi des fruits que nous avons produits à cause de ce qui nous a été fait. Souvenez-vous de la patience, du courage, de la solidarité, de l’humilité, de la grandeur d’esprit et de la fidélité que nos bourreaux ont fini par réveiller dans nos âmes.

Permettez ainsi, Seigneur, que les fruits que nous avons produits puissent servir à sauver les âmes des hommes de mauvaise volonté. »

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J’ai besoin de vivre toutes les grâces que Dieu m’a données aujourd’hui. La grâce ne peut pas être économisée. Il n’existe pas de banque où nous pouvons déposer les grâces que nous recevons pour les utiliser après selon notre volonté. Si nous ne profitons pas de nos bénédictions, nous les perdrons irrémédiablement.

Dieu sait que nous sommes des artistes de la vie. Un jour il nous donne le burin pour qu’on fasse des sculptures, le lendemain les pinceaux et la toile, puis après une plume pour qu’on puisse écrire. Mais jamais nous n’arriverons à utiliser le burin sur une toile ou des plumes sur les sculptures. A chaque jour son miracle. J’ai besoin d’accepter les bénédictions d’aujourd’hui pour créer ce que j’ai, si je fais cela avec détachement et sans culpabilité, demain je recevrai plus.

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La vie est comme une longue course de bicyclettes – l’objectif étant d’accomplir la légende personnelle.

Lors du départ, nous sommes tous ensembles – partageant la camaraderie et l’enthousiasme. Mais, au fur et à mesure que la course progresse, la joie initiale fait place aux vrais défis : la fatigue, la monotonie, les doutes sur sa propre capacité.

Nous remarquons que certains de nos amis ont renoncé face au défi – ils pédalent toujours mais simplement parce qu’ils ne peuvent pas s’arrêter au milieu du chemin, ils sont nombreux, ils pédalent à côté de la voiture d’appui, ils parlent entre eux et accomplissent une obligation.

Nous finissons par les distancer ; puis, nous sommes obligés de faire face à la solitude, aux surprises que recèlent les virages inconnus, aux problèmes de notre bicyclette. Puis, au bout d’un certain moment, nous commençons à nous demander si un tel effort vaut la peine.

Oui, il vaut la peine. Il faut simplement ne pas renoncer. Après tout, si nous arrêtons de pédaler, nous finirons par tomber.

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De toutes les puissantes armes de destruction que l’homme a été capable d’inventer, la plus terrible – et la plus lâche – est la parole.

Les dagues et les armes de feu laissent des traces sanglantes. Les bombes détruisent des immeubles et des rues. Les poisons finissent toujours pas être détectés.

Mais la parole destructrice arrive à éveiller le Mal sans laisser de traces. Les enfants sont conditionnés pendant des années par leurs parents, les artistes sont critiqués impitoyablement, les femmes sont systématiquement massacrées par les commentaires de leurs maris, les fidèles sont maintenus à distance de la religion par ceux qui se jugent capables d’interpréter la voix de Dieu.

Essayez de voir si vous utilisez cette arme. Essayez de voir si quelqu’un utilise cette arme sur vous. Et ne permettez aucune de ces deux choses.

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Dans un de ses rares écrits, le sage sufi Hafik commente l’idée de Voyage :

« Acceptez avec sagesse le fait que le Chemin est plein de contradictions. Plusieurs fois le Chemin se nie lui-même, incitant ainsi le voyageur à découvrir ce qui existe au-delà du prochain virage.

Si deux compagnons de route suivent la même méthode, cela veut dire que l’un d’eux fait fausse route. Parce qu’il n’y a pas de formules pour atteindre la vérité du Chemin et chacun a besoin de prendre des risques pour ses propres pas. Seuls les ignorants cherchent à imiter le comportement des autres. Les hommes intelligents ne perdent pas leur temps avec cela, et développent leurs capacités personnelles. Ils savent qu’il n’existe pas deux feuilles pareilles dans une forêt de cent mille arbres. Ils savent qu’il n’existe pas deux voyages identiques dans le même Chemin. »

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Des proverbes de Sibérie (mais que je crois être universels)

Si vous ne pouvez pas être une étoile au firmament, soyez une lampe chez vous.

Après la mort, le sage reste vivant malgré son corps réduit en cendres. Mais l’ignorant, même vivant, est déjà mort.

L’amour est une maladie de laquelle personne ne veut se guérir. Celui qui a été attaqué par elle n’essaye pas de se rétablir, et celui qui en souffre ne désire pas être guéri.

Quand vous voyez deux dragons s’affrontant, restez distant et n’essayez pas de les pacifier ; ils peuvent se faire une trêve pour vous attaquer.

Le prochain texte sera mis en ligne le 1 Juin 2006

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

Vingt ans après: Entre Moscou et Ekaterinbourg

J’arrive au wagon qui me mènera tout au long du transsibérien chargé de livres, pensant avoir beaucoup de temps pendant ces 9 228 kilomètres de voyages en train. Je découvre tout de suite après qu’il m’est impossible de lire ou d’écrire quoi que ce soit à cause du mouvement et du manque de bons amortisseurs. Tout ce qui me reste à faire c’est de penser, d’annoter quelques idées lors des arrêts dans les stations.

*****

Nous faisons partie du rêve de Dieu, tels les personnages qui peuplent nos rêves, nous avons une certaine indépendance. Nous ne sommes pas celui qui est en train de rêver mais nous faisons partie de lui. J’espère qu’il ne fera pas de cauchemars à cause de nous et qu’il puisse passer des nuits tranquilles.

*****

Seigneur, protégez nos doutes, car le Doute est une façon de prier. C’est lui qui nous fait grandir, parce qu’il nous oblige de regarder sans peur les différentes réponses à une seule question. Et pour que tout cela soit possible,

Seigneur, protégez nos décisions, parce que la Décision est une façon de prier. Donnez-nous le courage pour, qu’après le doute, nous soyons capables de choisir entre un chemin ou un autre. Que notre OUI soit toujours un OUI, et que notre NON soit toujours un NON. Qu’une fois le chemin choisi, nous ne regardions jamais derrière nous, ni ne laissions notre âme rongée par le remords. Et pour que cela soit possible,

Seigneur, protégez nos actions, parce que l’Action est une façon de prier. Faites que notre pain de ce jour soit le fruit du meilleur que nous portons en nous. Qu’on puisse, grâce au travail et l’Action, partager un peu de l’amour que nous recevons. Et pour que cela soit possible,

Seigneur, protégez nos rêves, parce que le Rêve est une façon de prier. Faites que, indépendamment de notre âge, nous soyons capables de maintenir la flamme sacrée de l’espoir et de la persévérance dans nos cœurs. Et pour que cela soit possible,

Seigneur, donnez-nous toujours l’enthousiasme, parce que l’Enthousiasme est une façon de prier. C’est lui que nous lie aux Cieux et à la Terre, aux hommes et aux enfants, et nous dit que le désir est important et qu’il mérite notre effort. C’est lui qui nous affirme que tout est possible si nous sommes totalement impliqués dans ce que nous faisons. Et pour que cela soit possible,

Seigneur, protégez-nous, car la Vie est notre seul moyen de manifester Votre miracle. Que la terre continue en transformant la graine en blé, que nous continuons à transformer le blé en pain. Et cela n’est possible que si nous avons l’Amour – ainsi, ne nous laissez jamais seuls. Donnez-nous toujours votre compagnie, et la compagnie des hommes et des femmes qui ont des doutes, qui agissent, qui rêvent, qui s’enthousiasment, et qui vivent chaque jour comme s’il était dédié à Votre gloire.

Amen.

*****

Je crois que mon texte peut être lu en plus ou moins trois minutes. Eh bien: selon les statistiques, pendant ce lapse de temps 300 personnes vont mourir et 620 autres naîtront.

Peut-être vais-je prendre une demi-heure pour l’écrire : je me concentre sur mon ordinateur, avec des livres à côté de moi, des idées dans ma tête, le paysage défilant dehors. Tout paraît absolument normal autour de moi, pourtant, pendant ces trente minutes 3 000 personnes mourront, et 6 200 personnes, viennent de voir, pour la première fois, la lumière du monde.

Où sont ces milliers de familles qui viennent de commencer à pleurer la perte de quelqu’un, ou de rire avec l’arrivée d’un fils, d’un petit-fils, d’un frère ?

Je m’arrête et je pense un peu : peut-être que beaucoup de ces morts sont arrivés au bout d’une longue et douloureuse maladie, et que certaines personnes sont soulagées par l’Ange qui est venu les emporter. De même, certainement, des centaines d’enfants qui viennent de naître seront abandonnés la minute suivante, et passeront aux statistiques des morts avant même que je termine mon texte.

Quelle affaire. Une simple statistique, que j’ai vue par hasard – et soudainement, je sens ces pertes et ces rencontres, ces sourires et ces larmes. Combien de personnes partent de cette vie seules, dans leurs chambres, sans que personne ne se rende compte de ce qui se passe ? Combien naîtront cachés et seront abandonnés à la porte d’asiles et de couvents ?

Je pense : j’ai déjà fait partie des statistiques des naissances, et un jour je serai inclus dans le nombre des morts. C’est bien : je suis tout à fait conscient qu’un jour je vais mourir. Depuis que j’ai fait le chemin de Saint-Jacques, j’ai compris que – malgré le fait que la vie continue, et que nous sommes tous éternels – cette existence finira un jour.

Les personnes pensent très peu à la mort. Elles passent leurs vies préoccupées avec des vraies absurdités, remettant à plus tard, laissant de côté des moments importants. Elles ne risquent pas car elles pensent que c’est dangereux. Elles réclament beaucoup, mais agissent comme des lâches au moment de prendre des décisions. Elles veulent que tout change, mais refusent elles-mêmes de changer.

Si elles pensaient un peu plus à la mort, elles ne manqueraient jamais de passer le coup de fil qui manque. Elles seraient un peu plus folles. Elles n’auraient pas peur de la fin de cette incarnation – parce qu’on ne peut pas avoir peur de quelque chose qui se produira de toute façon.

Les indiens disent : « Aujourd’hui c’est un jour aussi bon que n’importe quel autre pour quitter ce monde ». Et un sorcier a commenté une fois : « que la mort soit toujours assise à tes côtés. Ainsi, quand vous devrez faire des choses importantes, elle vous donnera la force et le courage nécessaires. »

J’espère que toi, lecteur, es arrivé jusqu’ici. Ce serait une bêtise de s’apeurer avec un tel sujet, car nous tous, tôt ou tard, mourrons. Et seul celui qui accepte cela est prêt à vivre.

Le prochain texte sera mis en ligne le 29 Mai 2006

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

Vingt ans après: soyons honnêtes

Après avoir passé cinq jours particuliers à Sofia, capitale de la Bulgarie, je prends pour la première fois un vol d’Air Bulgarie, qui me mènera à ma prochaine destination de ce voyage sans (beaucoup) de préparations que je fais pour les vingt ans de mon pèlerinage sur le Chemin de Saint-Jacques.

Comme il est interdit d’allumer l’ordinateur avant et après le décollage, je feuillette distraitement le magazine de bord. Comme dans tous les magazines des compagnies aériennes, je sais qu’il y aura des descriptions des merveilles du pays, mais je ne suis pas très intéressé car ma visite fut superbe et c’est pour ça que je n’ai pas besoin de quelqu’un pour me dire à quel point le pays est merveilleux. Il y a plusieurs années, pendant le très répressif régime communiste, quand personne ne pouvait visiter le pays, un écrivain brésilien écrivit un livre qui mettait en cause l’existence même de la Bulgarie : selon lui, il n’avait jamais connu personne qui était venu ici. Ainsi, peut-être tout cela était-il une grande conspiration pour que nous croyions à une réalité inexistante ? Évidemment le livre est très enjoué, ne critiquant en aucune façon les Bulgares, mais simplement explorant le fait que l’imaginaire collectif peut parfois être manipulé.

Je pense à cet écrivain quand, en lisant le magazine de bord, dans les pages normalement consacrées aux informations concernant les hôtels, les restaurants, les procédures d’embarquement, je tombe sur quelque chose qui me surprend et me fascine :

A] Marcher dans le centre-ville de Sofia signifie faire face à des voitures garées sur les trottoirs, des gens qui klaxonnent tout le temps, des chiens sans laisse, des trous qui apparaissent de nulle part.

B] Si vous voulez rentrer dans un bus, sachez que la porte est très petite et que les chances de se faire mal en entrant sont assez élevées. Jetez une pièce d’un lev (monnaie locale) au conducteur puis criez là où vous voulez qu’il s’arrête et sachez aussi que les bus ne s’arrêtent pas forcément à tous les arrêts. Ne perdez pas votre bonne humeur à cause de ça.

C] Lors de la conduite, prenez en compte les items suivants : votre permis de conduire, votre passeport, des nerfs en acier inoxydable, des yeux qui ne clignent à aucun moment, des panneaux de signalisation qui ressemblent à des hiéroglyphes (la Bulgarie utilise l’alphabet cyrillique), des conducteurs fous.

D] En s’arrêtant à un feu, attendez-vous à ce que votre voiture soit encerclée par une multitude d’enfants prêts à nettoyer votre pare-brises: soyez ferme, n’acceptez pas !

E] Les policiers qui règlent la circulation sont extrêmement vénaux (c’est écrit: prodigiously venal !) et ont un œil rivé sur vous. Agissez comme un saint, ne vous stressez pas, seulement si vous désirez payer une « amende sur le champ », qui n’est rien d’autre qu’une façon de corruption.

F] La Bulgarie a un haut niveau de criminalité, mais s’il vous plaît, relaxez-vous ! Vous serez aussi protégé et exposé qu`à New York, Londres, Paris ou n’importe quelle autre ville.

G] L’éclairage est horrible le soir.

H] Les commerçants n’ont jamais de monnaie. Demandez ainsi à votre hôtel des petites coupures sinon vous allez probablement patienter vingt minutes avant que votre commerçant ne revienne, après être parti chez son voisin ou une banque, avec votre argent.

I] Revenons à l’autobus : certains ont une machine effrayante à l’entrée et il faut que vous sachiez à quel moment précis prendre votre ticket. Rappelez-vous que les transports publics sont payants partout dans le monde. Évidemment que les chances de voir un contrôleur pendant le parcours sont assez élevées, et lorsqu’ils demandent les tickets aux passagers la plupart n’en possède pas d’où des grandes discussions avant qu’ils soient obligés de payer l’amende. Vu que vous avez déjà surmonté tous les problèmes et que vous avez acheté votre ticket, regardez les bagarres sans peur.

Soyons honnêtes : la plupart des grandes villes de la planète connaissent ces problèmes (celui du ticket par exemple je l’ai vécu à Amsterdam). Mais c’est la première fois que je vois une compagnie aérienne parler aussi ouvertement d’eux. Bravo pour le courage, ce qui me fait aimer encore plus ce pays et son peuple.

Le prochain texte sera mis en ligne le 26 Mai 2006

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

Vingt ans après : les deux sages

Il était une fois un sage nommé Sidi Mehrez. L’endroit où il habitait l’exaspérait, une belle ville au bord de la mer Méditerranée où hommes et femmes vivaient de façon dissipée et où l’argent était la seule valeur importante. Comme Mehrez était aussi un saint qui faisait des miracles, il décida d’encercler Tunis avec son écharpe puis la jeter à la mer.

Les immeubles commencèrent à tomber, le sol se souleva, les habitants se paniquaient en voyant qu’on les poussait vers la mort. Désespérés, ils décidèrent de demander de l’aide à un ami de Mehrez, nommé Sidi Ben Arous. Ben Arous réussit à convaincre le rigoureux saint d’arrêter la destruction ; mais depuis, toutes les rues de Tunis sont inclinées.

Je marche dans le bazar de cette ville africaine, porté par le vent de ce pèlerinage qui célèbre les vingt ans de mon parcours sur le chemin de Saint-Jacques (1986). Je suis avec Adam Fathi et Samir Benali, deux écrivains locaux ; à quinze kilomètres de là se trouvent les ruines de Carthage, qui dans un passé lointain fut capable de tenir tête à Rome. Nous discutons de l’épopée d’Hannibal, un de ses guerriers. Les Romains s’attendaient à une bataille sur mer (les deux villes sont séparées seulement par quelques centaines de kilomètres de mer), mais Hannibal s’attaqua au désert, il traversa le détroit de Gibraltar avec une armée gigantesque, puis l’Espagne et la France, il escalada les Alpes avec des soldats et des éléphants puis attaqua l’Empire par le Nord. Il battit tous les ennemis qui croisaient son chemin puis, sans que l’on comprenne encore pourquoi, il s’arrêta devant Rome et n’ attaqua pas au bon moment. Résultat de cette indécision : Carthage fut rasée par les navires romains.

Nous passons devant un très bel édifice : en 1754, un homme tua son frère. Le père des deux décida de construire ce palais pour abriter une école, maintenant ainsi vivante la mémoire de son fils assassiné. Je commente qu’en faisant cela il a aussi maintenu la mémoire de son fils assassin.

-Ce n’est pas bien comme ça – répond Samil. – Dans notre culture, le criminel partage sa culpabilité avec tous ceux qui lui ont permis de commettre le crime. Quand un homme est exécuté, celui qui lui a vendu l’arme est aussi responsable devant Dieu. Le seul moyen que le père avait de corriger ce qu’il considérait comme une erreur, fut de transformer une tragédie en quelque chose qui puisse aider les autres : au lieu de la vengeance qui se borne à punir, l’école a permis que le savoir et la sagesse puissent être transmises pendant deux siècles.

Sur une des portes de l’ancienne muraille il y a une lanterne. Fathi parle du fait que je suis un écrivain connu alors qu’il lutte toujours pour la reconnaissance :

- Ici c’est l’origine d’un des proverbes arabes les plus célèbres : « la lumière n’illumine que l’étranger. »

Je lui dit que Jésus à fait le même commentaire : nul n’est prophète dans sa propre terre. Nous avons toujours tendance à valoriser ce qui vient d’ailleurs, sans jamais reconnaître la beauté de ce qui nous entoure.

Nous entrons dans un palais ancien, aujourd’hui transformé en un centre culturel. Mes deux amis commencent à m’expliquer l’histoire des lieux, mais mon attention est complètement accaparée par le son d’un piano, et je commence à le suivre par les labyrinthes de l’édifice. J’arrive à une salle où un homme et une femme, apparemment hors du monde, jouent la « Marche Turque » à quatre mains. Je me rappelle qu’il y a quelques années j’ai vu quelque chose de semblable – un pianiste dans un shopping, complètement absorbé par sa musique, ne remarquant pas du tout les gens qui passaient en parlant fort ou avec des radios allumées.

Mais ici nous ne sommes que trois plus les deux pianistes. Je vois l’expression sur le visage des deux : joie, la plus pure et complète joie. Ils ne sont pas là pour impressionner un public, mais parce qu’ils éprouvent que Dieu leur a donné ce don pour qu’ils puissent parler aux âmes. Par conséquent, ils finissent aussi par parler avec les âmes d’Adam, Samil, Paulo et nous nous sentons tous plus proches du sens de la vie.

Nous écoutons en silence pendant une heure. Nous applaudissons à la fin, et, de retour à mon hôtel, je pense à la lanterne.

Peut-être n’illumine-t-elle que l’étranger, mais cela compte-t-il quand nous sommes possédés par ce gigantesque amour de ce que nous faisons?

Le prochain texte sera mis en ligne le 23 Mai 2006

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Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

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Vingt ans après: Odessa c’est comme ça!

La Grande Catherine de Russie reçoit, un jour d’hiver, quelques caisses contenant des oranges récemment cueillies. Un billet lui fait savoir que ces oranges proviennent d’un lointain port de son empire. « Voyez de quoi nous sommes capables : mais nous avons besoin de votre aide pour grandir ». Impressionnée, l’impératrice de toutes les Russies leur envoie une énorme somme d’argent pour que ce port puisse croître encore plus.

En fait, les oranges avaient été apportées depuis d’autres pays par la Mer Noire. Sans réellement mentir, le billet pour l’impératrice ne disait pas toute la vérité. Mais, comme je l’ai aussitôt découvert une fois sur place en continuant mes quatre-vingt-dix jours de pèlerinage sans destination pré-établie, la phrase la plus entendue dans la ville c’est : « Odessa c’est comme ça! »

Quand j’ai décidé de voyager, je savais que j’aurai besoin d’au moins un rendez-vous officiel chaque semaine. Cela m’aiderait à résister à la tentation de m’interrompre à mi-chemin et de retourner au Brésil avant le moment venu. C’est ainsi que j’ai accepté de venir en Ukraine sur invitation du gouvernement pour le forum sur les vingt ans du désastre nucléaire de Tchernobyl. L’événement en soi ne durerait qu’un après-midi mais le vent m’amenait vers l’Ukraine et du coup j’ai décidé de rester une semaine. Quand on m’a demandé ce que je désirais faire, j’ai expliqué que je faisais des rencontres « surprise » avec mes lecteurs, ne les prévenant de mon arrivée normalement que deux ou trois jours à l’avance. Où se tiendra cette rencontre ?

- À Odessa – répondis-je.

Tous paraissaient très surpris. Pourquoi Odessa ? Je réponds que j’ai connu Sergueï Kostin, qui a un projet sélectionné par la Fondation Schwab (je suis membre de la direction). Lors de nos rencontres à Davos (la fondation est liée au Forum Économique Mondial) j’étais impressionné par cet Ukrainien, qui sans parler l’anglais, arrivait à monter son projet et à sensibiliser les hommes d’affaires qui fréquentent Davos. Sergueï insistait pour que je connaisse sa ville ; comme je suis guidé par des impulsions et des signaux, j’ai pensé que le moment était arrivé. Continuant une tradition qui commença à Puente de la Reina, j’ai demandé à la librairie locale d’organiser une fête/soirée de dédicaces pour une cinquantaine de lecteurs choisis lors d’un tirage au sort.

Un ami m’a prêté son avion. Lors du débarquement, mon agent en Russie me demande de lui montrer l’invitation pour la soirée, pour s’assurer que tout se passe bien. Je vois la frayeur dans ses yeux.

- Mais cette invitation n’a ni date, ni lieu, ni heure !

- Odessa c’est comme ça – répond le libraire. – Ceux qui ont reçu l’invitation vont téléphoner trois heures en avance et recevront les informations nécessaires. Si les gens savent cela avant, nous aurons beaucoup d’invitations falsifiées.

Nous pensons que personne ne viendra mais je demande à Natacha de ne pas se préoccuper, nous n’avons aucune expectative, cela fait partie de l’aventure. Je visite les lancées d’escaliers où fut filmé la scène la plus forte du « Cuirassé Potemkine » d’Eisenstein. La fête est un succès, malgré le fait qu’Odessa étant comme ça, beaucoup plus de gens viennent à la dédicace. Le libraire me présente un homme énorme qui me dit qu’il voudrait faire ma sculpture.

J’ai déjà reçu ce type de proposition. Je n’ai jamais accepté car je sais que cela demande des jours de pose et je prétends retourner à Kiev le lendemain. Mais le libraire insiste : – Seulement une heure. Odessa c’est comme ça. C’est la Pâques orthodoxe, un jour important pour la chrétienté. Je sens que je dois accepter simplement pour lui faire plaisir – de toute façon je ne pourrai pas rester plus car juste après nous voyageons vers Kiev.

Je vais à son atelier avec quelques amis. Alexander Petrovich Tokarev, tel est le nom du sculpteur, me dit qu’il a fait nuit blanche en priant à l’église (en costume orthodoxe). Même sans avoir dormi, il commence le travail. Je suis un peu inquiet : il ne réussira pas grand-chose en si peu de temps. Il n’arrête pas de transpirer, ses mains ne s’arrêtent pas mais ses mouvements sont précis, une sorte de ballet spirituel. Je regarde ses œuvres autour de moi, son génie et son talent. Je comprends son amour et sa capacité de réaliser des choses apparemment impossibles. Là, une fois de plus, je me suis rappelé que lorsque nous désirons quelque chose, tout l’univers conspire en notre faveur.

Au bout d’une heure la sculpture est prête. Mais pourquoi suis-je surpris ? Odessa c’est comme ça !

(*) Les photos de cette œuvre peuvent être vues en cliquant sur la Galerie des Photos.

Le prochain texte sera mis en ligne le 19 Mai 2006

P.S: Cher lecteur,

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Paulo Coelho

Vingt ans après: la ville

Vingt ans après : la ville Je marche dans la grande ville comme j’ai marché dans tant d’autres en ce monde, et j’assiste aux mêmes scènes : l’homme qui se promène avec son téléphone mobile, le garçon qui court pour attraper l’autobus, la mère qui pousse son landau, deux jeunes qui s’embrassent dans un parc, des gamins qui jouent au football sur un terrain, des panneaux de signalisation, des publicités. J’attends avec un groupe de passants pour traverser la rue, je regarde sans intérêt les monuments qui montrent toujours de grands hommes, pensifs, portant le monde sur leur dos.

Je marche dans la grande ville, je ne parle pas la langue locale, mais quelle différence cela peut-il faire ? Dans les grandes villes, personne ne cause à personne – ils sont tous plongés dans leurs problèmes, toujours pressés. Et s’ils sont assis sur une place, ou bien s’ils attendent l’autobus, quelqu’un qui s’approche leur paraît une menace. L’inconnu est suspect, on nous l’a appris dès l’enfance, et cela nous suit pour le restant de nos vies. On peut être misérable ou solitaire, avoir besoin de partager la joie d’une conquête ou la tristesse qui étouffe, mieux vaut demeurer silencieux, c’est plus sûr.

Pourtant, j’aborde quelqu’un : nous ne parlons pas la même langue. Je tente une deuxième, une troisième personne, et puis un monsieur – lui aussi pressé, comme tous les autres – répond à la question que j’aime poser, et dont je devine presque toujours la réponse :

« Qui est la personne qui a donné son nom a cette rue ?

– Je n’en ai pas la moindre idée. Êtes-vous perdu ? »

J’explique que je sais où se trouve mon hôtel, et je remercie. Dans la plupart des rues de ma ville, je ferais la même réponse : je ne sais pas à qui l’on rend hommage. La gloire du monde est transitoire, disait Paul dans l’une de ses épîtres.

Je marche dans la ville, qui est séparée de mon appartement par plus de dix mille kilomètres, mais avec pour seule différence la vue sur la mer ; pour tout le reste, les deux villes se ressemblent, et je me demande ce que je fais depuis deux mois ou presque loin de chez moi. J’ai décidé de fêter ces vingt ans de pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle par quatre-vingt-dix jours de voyage, allant dans la direction où le vent me porte, acceptant quelques engagements professionnels parce que cela m’empêchera de résister à la tentation qui en ce moment m’envahit violemment : celle de rentrer. Serait-ce que j’ai pris la mauvaise décision, que j’ai été très radical ? Je retourne à l’hôtel, je ferai encore une fois les valises, je prendrai de nouveau congé de mes amis, j’affronterai les contrôles de sécurité à l’aéroport, et je poursuivrai vers une autre grande ville, où m’attendent pratiquement les mêmes choses.

J’entre dans ma chambre, j’allume l’ordinateur, et je visite le blog que j’ai créé pour ce voyage. Mes lecteurs y placent leurs commentaires, et il semble que l’un d’eux ait deviné ce que je ressentais aujourd’hui, car il raconte une histoire.

« Il était une fois un homme pauvre mais courageux qui s’appelait Ali. Il travaillait pour Ammar, un vieux et riche commerçant. Un soir d’hiver, Ammar dit :“Personne ne peut passer une nuit comme celle-là en haut de la montagne, sans couverture et sans nourriture, mais tu as besoin d’argent, et si tu réussis, tu recevras une grosse récompense. Si tu ne réussis pas, tu travailleras gratuitement pendant trente jours.” Ali répondit : “Demain, j’accomplirai cette épreuve.” Mais en sortant de la boutique, il constata qu’il soufflait vraiment un vent glacial, il eut peur, et il décida de demander à Aydi, son meilleur ami, si ce pari n’était pas une folie. Aydi réfléchit un peu, puis répondit : “Je vais t’aider. Demain, quand tu seras en haut de la montagne, regarde devant toi. Je serai en haut de la montagne voisine, j’y passerai toute la nuit avec un feu allumé pour toi. Regarde le feu, pense à notre amitié, et cela te tiendra chaud. Tu vas réussir, et après je te demanderai quelque chose en échange.” Ali réussit l’épreuve, prit l’argent, et se rendit chez son ami : “Tu m’as dit que tu voudrais être payé.” Aydi le saisit par les épaules : “Oui, mais pas en argent. Promets que, si à un moment le vent froid passe sur ma vie, tu allumeras pour moi le feu de l’amitié.” »

Le lecteur termine son commentaire sur le blog :

« Où que vous soyez maintenant, merci de nous avoir rendu visite. Quand vous déciderez de revenir chez nous, le feu de l’amitié sera toujours allumé pour vous. »

Et bien que la solitude du voyage soit toujours dans mon âme, je comprends mieux ce que je fais ici.

Le prochain texte sera mis en ligne le 15 Mai 2006

P.S: Cher lecteur,

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Paulo Coelho

Voyager de manière différente

Dès mon plus jeune âge, j’ai compris que les voyages représentaient pour moi le meilleur apprentissage qui soit. J’ai conservé jusqu’à ce jour mon âme de pèlerin, et j’ai décidé de relater dans ce blog quelques-unes des leçons que j’ai apprises, dans l’espoir qu’elles puissent être utiles à d’autres pèlerins comme moi.

1) Evitez les musées. Ce conseil peut sembler absurde, mais réfléchissons-y ensemble un instant : lorsque vous vous trouvez dans une ville étrangère, n’est-il pas bien plus intéressant de chercher à en connaître le présent plutôt que le passé ? Il arrive que certains se sentent obligés de visiter les musées parce que, depuis tout petits, on leur a appris que voyager consiste à rechercher ce type de culture. Je ne conteste pas l’importance des musées, mais les visiter demande du temps et de l’objectivité – il faut savoir ce que l’on désire y voir, sans quoi l’on en ressort avec le sentiment d’avoir vu un certain nombre de choses fondamentales pour sa vie, mais sans très bien savoir quoi.

2) Fréquentez les bars. C’est là, plutôt que dans les musées, que la ville vit. Les bars ne sont pas des discothèques, mais des lieux où la population se retrouve, pour boire un verre ou penser au temps, et elle y est toujours prête à converser. Achetez un journal et observez le va-et-vient. Si quelqu’un lance un sujet de discussion, aussi futile qu’il soit, joignez-vous à la conversation : on ne peut pas juger de la beauté d’un chemin en se contentant d’en observer les premiers mètres.

3) Soyez disponibles. Le meilleur guide touristique est quelqu’un qui habite la région, qui connaît tout, qui est fier de sa ville mais qui ne travaille pas pour une agence. Sortez dans la rue, choisissez quelqu’un avec qui vous avez envie de converser et demandez-lui des informations (où se trouve telle cathédrale ? Où est la poste ?). Si vous n’obtenez aucun résultat, choisissez quelqu’un d’autre – je vous garantis qu’à la fin de la journée, vous aurez trouvé une excellente compagnie.

4) Arrangez-vous pour voyager seul, ou – si vous êtes marié – avec votre conjoint. Cela vous demandera davantage d’efforts, personne ne sera là pour veiller sur vous, mais c’est de cette façon seulement que vous parviendrez à quitter réellement votre pays. Les voyages en groupe constituent une manière déguisée de se trouver à l’étranger tout en parlant sa propre langue, en suivant les instructions d’un chef de troupe, et en se préoccupant davantage des commérages du groupe que des lieux que l’on visite.

5) Ne cherchez pas à comparer. Ne comparez rien – ni les prix, ni la propreté, ni la qualité de vie, ni les moyens de transport, rien ! Vous ne voyagez pas dans le but de prouver que vous vivez dans de meilleures conditions que les autres – vous désirez au fond savoir comment les autres vivent, ce qu’ils peuvent vous apporter, comment ils appréhendent la réalité et le côté extraordinaire de la vie.

6) Partez du principe que tout le monde vous comprend. Même si vous ne parlez pas la langue du pays que vous visitez, rassurez-vous : je me suis déjà retrouvé dans de nombreux endroits où il m’était impossible de communiquer par des mots, et j’ai toujours fini par trouver de l’aide, des indications, des suggestions importantes, et même des fiancées. Certains pensent qu’en voyageant seuls, ils vont marcher dans la rue et se perdre pour toujours. Il suffit d’avoir la carte de l’hôtel dans sa poche et, en cas de nécessité, de prendre un taxi et de la montrer au chauffeur.

7) N’achetez pas trop. Dépensez votre argent dans ce que vous n’aurez pas besoin de transporter : de bonnes pièces de théâtre, des repas au restaurant, des excursions. Aujourd’hui, à l’heure de la globalisation et de l’Internet, vous pouvez tout acquérir sans payer de frais d’excédent de poids.

8) N’essayez pas de voir le monde en un mois. Mieux vaut passer quatre ou cinq jours dans une ville plutôt que de visiter cinq villes en une semaine. Une ville est une femme fantasque, elle prend tout son temps pour se laisser séduire et se dévoiler complètement.

9) Un voyage est une aventure. Henry Miller disait qu’il était bien plus important de découvrir une église dont personne n’avait entendu parler plutôt que d’aller à Rome et de se sentir obligé de visiter la Chapelle Sixtine, en compagnie de deux cent mille touristes qui vous crient dans les oreilles. Allez à la Chapelle Sixtine, mais déambulez dans les rues, aventurez-vous dans les impasses, laissez-vous envahir par la liberté d’être à la recherche de quelque chose sans bien savoir quoi, mais en ayant la certitude que vous le trouverez et que cela changera votre vie.

© Traduit du portugais par Valérie Schmid

Le prochain texte sera mis en ligne le 12 Mai 2006

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

Vingt ans après: droite ou gauche?

Je suis arrivé à Saint-Jacques-de-Compostelle, cette fois-ci en voiture, pour célébrer mon pèlerinage d’il y a vingt ans. Quand j’étais à Puente la Reina, l’idée m’est venue de faire, à l’improviste, des après-midi de dédicaces : il suffisait d’appeler la prochaine ville où nous allions dormir, demander à ce qu’une affiche soit mise sur la façade de la librairie locale et être là à l’heure convenue.

Cela a très bien marché dans les petits villages, et avec un peu plus d’organisation dans les plus grandes villes, telles que Saint-Jacques-de-Compostelle. J’ai pu avoir une rencontre inespérée avec les lecteurs et j’ai appris que pour les choses faites avec amour l’improvisation est une grande alliée.

Saint-Jacques se trouve maintenant devant moi. Et quelques dizaines de kilomètres plus loin, l’océan Atlantique. Mais je suis décidé à continuer avec les après-midi de dédicaces vu que je veux rester quatre-vingt-dix jours hors de chez moi.

Et comme je ne prétends pas traverser l’Océan Atlantique en ce moment, dois-je aller à droite (Santander, Pays Basque) ou à gauche (Guimarães, Portugal)?

Mieux vaut laisser le destin décider: ma femme et moi sommes rentrés dans un bar et nous avons demandé à un homme qui buvait son café: droite ou gauche? Avec conviction il nous répond de continuer à gauche – pensant probablement qu’on faisait référence à des partis politiques.

J’appelle mon éditeur portugais. Il ne me demande pas qu’est-ce que c’est que cette folie, ne s’insurge pas contre le fait de l’avoir prévenu à la dernière seconde. Deux heures plus tard il m’appelle en me disant qu’il a contacté les radios locales de Guimarães et Fátima et qu’en 24 heures je peux retrouver mes lecteurs dans ces villes.

Tout se passe bien.

À Fátima, comme un signe, je reçois un cadeau d’une des personnes se trouvant là. Il s’agit des écrits d’un moine bouddhiste, Thich Nhat Hanh, nommé The long road to joy (Le long chemin vers la joie). À partir de ce moment, avant de commencer ce périple de quatre-vingt-dix jours autour du monde, je commence à lire, tous les matins les sages paroles de Nhat Hanh, qui en résumé sont les suivantes:

1] Tu es déjà arrivé. Ainsi, sens le plaisir à chaque pas, et ne t’inquiètes pas des choses qu’il faudra encore surmonter. Nous n’avons rien devant nous à part un chemin que nous devons parcourir à chaque moment avec joie. Quand nous pratiquons la méditation pérégrine, nous sommes constamment en train d’arriver, notre foyer est le moment présent et rien d’autre.

2] À cause de cela, souris toujours lors de ta marche. Même si tu devras parfois le forcer et même si tu te sens ridicule. Habitue-toi à sourire et à terme tu seras content. N’aies pas peur de montrer ta joie.

3] Si tu penses que la paix et la joie sont devant toi, tu ne les atteindras jamais. Essaies de comprendre qu’elles t’accompagnent tout au long de ton chemin.

4] Quand tu marches, tu masses et honores la terre. De même, la terre est en train d’essayer de t’aider à équilibrer ton organisme et ton esprit. Comprends cette relation et essaie de la respecter – que tes pas soient faits avec la fermeté d’un lion, l’élégance d’un tigre, la dignité d’un empereur.

5] Sois attentif à ce qui se passe autour de toi. Concentre-toi sur ta respiration – cela te permettra de te libérer des problèmes et des anxiétés qui essaient de t’accompagner sur ton chemin.

6] En marchant, ce n’est pas seulement toi qui se meut, mais toutes les générations passées et futures. Dans le monde nommé “réel” le temps est une mesure, mais dans le vrai monde il n’existe rien au-delà du moment présent. Aies pleine conscience de tout ce qui s’est passé et de tout ce qui se passera à chacun de tes pas.

7] Amuse-toi. Que la méditation pérégrine soit toujours une rencontre de soi avec soi-même; jamais une pénitence en quête d’une reconnaissance. Que des fleurs et des fruits poussent toujours là où tes pieds toucheront le sol.

Le prochain texte sera mis en ligne le 9 Mai 2006

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre soutien et pour les mots et les idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

La tempête s’approche

Je sais que la tempête s’approche parce que je l’aperçois au loin,et je peux la voir qui passe à l’horizon. Bien sûr la lumière m’aide un peu – c’est la fin de l’après-midi, ce qui renforce le contour des nuages. Je vois aussi la lueur des éclairs.

Aucun bruit. Le vent ne souffle ni plus fort, ni plus faible qu’avant. Mais je sais qu’une tempête s’approche parce que je me suis habitué à observer l’horizon.

J’arrête de marcher- rien de plus excitant ou terrifiant que de regarder une tempête qui approche. Ma première pensée est celle de trouver un abri – mais cela peut être dangereux. Un abri peut être une sorte de piège – d’ici peu le vent commencera à souffler et il pourra être assez fort pour arracher les toits, casser les branches, détruire des lignes d’haute tension.

Je me souviens d’un vieil ami, qui a vécu en Normandie pendant son enfance et qui a pu voir le débarquement des troupes alliées dans une France alors occupée par les nazis. Je n’oublierai jamais ses paroles:

“En me réveillant, l’horizon était rempli de navires de guerre. Sur la plage, à côté de ma maison, les soldats allemands contemplaient la même scène que moi. Mais ce qui m’a le plus fait peur, c’était le silence. Un silence total, celui qui précède un combat de vie ou de mort.”

Le même silence m’entoure. Et peu à peu il est remplacé par le bruit – très suave – de la brise qui souffle sur les champs de blé. La pression atmosphérique est en train de changer. La tempête s’approche de plus en plus et le silence commence à être remplacé par le doux bruissement des feuillages.

J’ai déjà vu beaucoup de tempêtes dans ma vie. La plupart des tempêtes m’ont pris au dépourvu, de façon que j’ai appris – très vite – à regarder plus loin, à comprendre que je ne suis pas capable de contrôler le temps, à pratiquer l’art de la patience et à respecter la furie de la nature. Les choses ne se passent pas de la façon que je désire, et il vaut mieux que je m’habitue à cela.

De nombreuses années auparavant, j’ai composé une chanson qui disait “J’ai perdu ma peur de la pluie/ car la pluie, revenant à la terre, apporte des choses de l’air”. Il vaut mieux dominer la peur. Être digne de ce que j’ai écrit, et comprendre que même la pire des tempêtes, à un moment donné, passera.

Le vent a augmenté sa vitesse. Je suis dans un champ ouvert, il existe des arbres à l’horizon qui, au moins en théorie, attireront les éclairs. Ma peau est imperméable même si mes vêtements deviendront totalement trempés. Pourtant il vaut mieux apprécier cette vision au lieu de partir en courant à la recherche d’un abri.

Une autre demi heure se passe. Mon grand-père, un ingénieur, aimait m’enseigner les lois de la physique pendant qu’on s’amusait: “après avoir vu un éclair, compte les secondes puis multiplie-les par 340 mètres, ce qui équivaut à la vitesse du son. Comme ça, tu pourras toujours savoir à quelle distance tu te trouves des éclairs.”C’est un peu compliqué mais je me suis habitué à faire ça depuis mon enfance: Je sais qu’en ce moment la tempête est à deux kilomètres de distance.

Il y a encore suffisamment de clarté pour que je puisses voir le contour des nuages que les pilotes d’avion appellent CB – cumulo nimbus. La forme en enclume des nuages me rappellent un forgeron qui serait en train de marteler les cieux, forgeant des épées pour des dieux enragés qui en ce moment doivent être au-dessus de la ville.

Je vois la tempête qui s’approche. Comme n’importe quelle tempête, elle apporte la destruction mais en même temps, la sagesse des cieux descend avec la pluie. Comme n’importe quelle tempête, elle doit passer. Plus elle sera violente, plus elle passera rapidement.

Grâce à Dieu que j’ai appris à faire face aux tempêtes.

Le prochain texte sera mis en ligne le 6 Mai 2006.

P.S: Cher lecteur,

Pendant ce cheminement, qui remplit mon âme d’expériences très intéressantes, un des moments les plus magiques c’est lorsque, le soir venu, je lis les commentaires sur le blog. Même si je ne peux pas vous répondre à tous, je veux que vous sachiez qu’il est très important pour moi de savoir que je ne suis pas seul sur ce chemin. Merci beaucoup de votre support et pour les mots et idées qui maintenant sont inscrites dans mon coeur.

Paulo Coelho

Vingt ans après : les légendes du Chemin

En parcourant en 2006 le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, vingt ans après avoir fait mon premier (et seul) pèlerinage à pied, je me souviens de quelques histoires qu’on apprend sur le chemin. Il existe plusieurs versions pour chaque thème mentionné, mais j’ai sélectionné ceux qui me paraissent les plus intéressants.

La naissance de la ville

Une des nombreuses légendes raconte que l’apôtre Jacques partit vers la province romaine d’Hispanie répandre l’évangile. Plus tard, de retours à Jérusalem, il est décapité.

Deux de ses disciples, Athanase et Théodore, placent sa dépouille mortelle dans un bateau sans gouvernail, et partent en direction de la mer agitée, avec pour seul guide les courants marins. Ils arrivent à l’endroit même où Jacques avait prêché la parole de Jésus. Les disciples décident d’enterrer son corps à cet endroit.

Le temps passe, jusqu’à ce qu’un jour, un pasteur, nommé Pélage, voie pendant plusieurs jours pleuvoir des étoiles dans un champ. Guidé par cette pluie, il retrouve les ruines de trois tombes – celle de Jacques et de ses deux disciples. Le roi Alphonse II décide d’ériger une chapelle à cet endroit, “Campus Stellae” (Champ des Étoiles), et les pèlerinages commencent. Le nom latin s’est lentement modifié jusqu’à devenir Compostelle.

La coquille comme symbole

Le jour où le bateau qui porte la dépouille mortelle de Jacques arrive en Galice, une forte tempête menace de l’écraser contre les rochers de la côte.

Un homme qui passait par là, en voyant cela, entre dans la mer avec son cheval pour essayer d’aider les navigateurs; or, à son tour, il devient victime de la furie des éléments et commence à se noyer. Pensant que tout est perdu, il remet son âme au Ciel.

À ce moment précis, la tempête s’apaise, et le bateau comme le chevalier sont doucement conduits vers la plage. Là, les disciples Athanase et Théodore, remarquent que le cheval est recouvert d’un type de coquille, connue comme “vieira”.

En hommage à ce geste héroïque, cette coquille devient le symbole du chemin et peut être vue sur les constructions tout au long parcours, sur les ponts, sur les monuments, et surtout sur les sacs à dos des pèlerins.

Essayer de duper le destin

Sur son chemin vers la Galice, à l’époque de la Reconquête (lors des guerres religieuses qui virent les Espagnols chrétiens expulser les Arabes de la péninsule ibérique), l’empereur Charlemagne affronte les troupes d’un traître à proximité de Monjardin. Avant la bataille, il prie à saint Jacques qui lui révèle le nom des cent quarante soldats qui périront lors de la bataille. Charlemagne laisse ces hommes-là dans le camp et part pour le combat.

En fin d’après-midi, il revient victorieux et sans une seule perte dans ses rangs puis découvre qu’on avait incendié le camp et les cent quarante hommes avaient péri.

Le portail de la Gloire

Arrivant à Saint-Jacques-de-Compostelle, le voyageur doit obéir à une série de rituels dont l’un d’entre eux consiste à placer sa main à l’intérieur d’un portique qui se trouve dans la porte principale de l’église. D’après la légende cette oeuvre d’art fut commandée en 1187 par le roi Fernand II à un artisan nommé Mateus.

Pendant des années, il travailla le marbre, sculptant même sa propre figure, agenouillée, dernière la colonne centrale.

Quand Mateus acheva son oeuvre, les habitants de la ville décidèrent de l’aveugler pour qu’il ne soit plus jamais capable de répéter une telle merveille en nul autre endroit au monde.

Le prochain texte sera mis en ligne le 03.05.06

Vingt ans après : L’Oiseau Phénix

Il y a vingt, parcourant le Chemin de Saint-Jacques, je m’arrête à Villafranca del Bierzo. C’est ici qu’une des personnes les plus emblématiques du parcours, Jesus Jato, a construit un refuge pour les pèlerins. Les gens du village, pensant que Jato était un sorcier, ont brûlé l’endroit. Jato ne s’est pourtant pas laissé intimider et, avec sa femme Maria Carmen, il a tout recommencé- le lieu fut ainsi nommé l’Oiseau Phénix, l’oiseau qui renaît de ses cendres.

Jato est fameux pour ses “queimada”, une sorte de boisson alcoolisée d’origine celtique que nous buvons tous dans une sorte de rituel, d’origine celtique lui aussi. Pendant cette froide nuit de printemps, une Canadienne, deux Italiens, trois Espagnols et une Australienne se trouvent chez l’Oiseau Phénix. Jato raconte à tous ce qui m’est arrivé en 1986 et que je n’ai pas eu le courage de relater dans mon livre Le Pèlerin de Compostelle, sûr que mes lecteurs ne me croiraient pas.

- Un curé de la région est passé par là et m’a dit qu’un pèlerin, qui était passé par Villafranca ce jour-là, n’avait pas atteint Cebreiro (la prochaine étape du parcours) et que probablement il s’était perdu dans la forêt – dit Jato -. Je suis ainsi parti à sa recherche et je l’ai rencontré vers deux heures de l’après-midi seulement, dormant dans une caverne. C’était Paulo qui en se réveillant s’est insurgé: “mais pourquoi je ne peux pas me reposer simplement une heure sur ce Chemin?”. Je lui ai dit qu’il n’avait pas dormi une heure mais plus d’une journée.

Je me rappelle cela comme si c’était hier: j’étais fatigué et déprimé, alors j’ai décidé de m’arrêter un peu, j’ai découvert la caverne et je me suis allongé par terre. En ouvrant les yeux j’ai vu Jato et j’étais sûr que quelques minutes seulement s’étaient écoulées car je n’avais pas changé de position pendant mon sommeil. Jusqu’à ce jour je ne sais comment cela s’est produit et je n’essaie pas de trouver des explications – j’ai appris à vivre avec les mystère.

Nous buvons tous la “queimada” suivant Jato dans ses “ouhou!” tandis qu’il déclame des vers ancestraux. À la fin de la cérémonie, la Canadienne s’approche de moi:

- Je ne suis pas le genre de personne qui est à la recherche de tombeaux de saints, de fleuves sacrés, de lieux miraculeux ou d’apparitions. À mes yeux le pèlerinage c’est une célébration. Mes parents sont tous les deux morts assez jeunes, d’une attaque cardiaque, et j’ai peut-être aussi cette prédisposition.

“C’est ainsi que, sachant que je peux quitter cette vie assez tôt, j’ai besoin de connaître le monde au maximum, d’avoir le plus de joie possible.

“Lors du décès de ma mère, je me suis promise de m’égayer à chaque aurore. De regarder le futur sans jamais sacrifier le présent. D’accepter l’amour chaque fois qu’il croise mon chemin. De vivre chaque minute sans jamais remettre à plus tard ce qui peut me rendre heureuse.”

Je me rappelle 1986 quand j’ai moi aussi tout laissé de côté pour faire ce Chemin qui allait changer ma vie. À cette époque, beaucoup de personnes m’ont critiqué pensant qu’il s’agissait d’une folie – seule ma femme m’a suffisamment soutenu. La Canadienne me confie qu’elle est passé par la même expérience et me tend un texte qu’elle a toujours sur elle:

- C’est une partie d’un discours fait par le président Américain Théodore Roosevelt à la Sorbonne, le 23 Avril 1910.

J’ai lu ce qui est écrit:

“Le critique ne raconte absolument rien: tout ce qu’il fait c’est pointer du doigt l’homme fort quand il chute ou quand il se trompe en faisant quelque chose. Le vrai crédit va pourtant à celui qui se trouve dans l’arène, avec le visage sali de poussière, de sueur et de sang, luttant courageusement.

“Le vrai crédit va vers celui qui commet des erreurs, qui se trompe mais, qui au fur et à mesure, réussit car il n’existe pas d’effort sans erreur. Il connaît le grand enthousiasme, la grande dévotion, et dépense son énergie sur ce qui vaut la peine. Celui-là est un homme vrai, qui dans la meilleure des hypothèses connaît la victoire et la conquête, et qui, dans la pire des hypothèses, chute. Or, même sa chute est grandiose car il a vécu avec courage et s’est élevé au-dessus des âmes mesquines qui n’ont jamais connu ni victoires ni défaites.”

Prochain texte sera mis en ligne le 29 Avril 2006.

Vingt ans après – II

Cet après-midi à León, dans cette distante année 1986, je ne sais toujours pas que d’ici six à sept mois j’irai écrire un livre sur mon expérience, que le pasteur Santiago tourne déjà dans mon esprit à la recherche d’un trésor, qu’une femme nommée Veronika se prépare à prendre quelques pilules et à essayer de se suicider, que Pilar arrive au bord de la rivière Piedra et écrit, en pleurs, son journal.

Tout ce que je sais c’est que je suis en train de parcourir ce Chemin absurde et monotone. Ici il n’existe ni fax ni téléphone portable, il y a très peu de refuges, et je ne peux savoir ce qui se passe au Brésil.

Tout ce que je sais c’est qu’en ce moment je suis tendu, nerveux et incapable de parler à Petrus car je viens de me rendre compte que je ne peux plus faire ce que je faisais – même si cela signifie renoncer à un bon salaire chaque fin de mois, à une certaine stabilité émotionnelle, à un travail que je connais et dont je maîtrise certaines des techniques. J’ai besoin de changer, de suivre mon rêve, un rêve qui me paraît infantile, ridicule, impossible à réaliser: devenir l’écrivain que secrètement j’avais toujours désiré être mais que je n’avais pas le courage d’assumer.

Petrus termine son café et son eau minérale puis me demande de régler l’addition et de commencer à marcher car nous avons encore devant nous quelques kilomètres jusqu’à la prochaine ville. Les personnes continuent à passer et à discuter, regardant du coin de l’œil ces deux pèlerins d’un certain âge, pensant comme il existe des personnes étranges dans ce monde, toujours prêtes à revivre un passé révolu (*). La température est aux environs des 27o C car c’est la fin de l’après-midi et je me demande pour la millième fois si je ne me suis pas trompé.

Voulais-je changer? Je ne pense pas mais finalement ce chemin me transforme. Voulais-je découvrir des mystères? Je pense que oui mais ce chemin m’enseigne qu’il n’existe pas de mystères, que – comme disait Jésus – il n’y a rien de caché qui n’ait été révélé. Enfin, tout se passe à l’opposé de ce que j’attendais.

Nous nous sommes levés et nous avons commencé à marcher en silence. Je suis immergé dans mes pensées, dans mon insécurité, et Petrus doit penser – j’imagine – à son travail à Milan. Il se trouve ici parce que d’une certaine façon il a été obligé par la Tradition, et possiblement il veut que la marche se termine au plus vite pour ainsi retourner à ce qu’il aime faire.

Nous marchons en silence le restant de l’après-midi. Nous sommes isolés dans notre intimité forcée. Saint-Jacques-de-Compostelle est devant nous et je ne peux imaginer que ce chemin me conduira à bien d’autres villes du monde que celle-là. Ni moi ni Petrus savons que dans cette après-midi dans les plaines de León, je m’achemine également vers Milan, sa ville, où j’arriverai dix ans plus tard, avec un livre intitulé L’Alchimiste. Je m’achemine vers mon destin tant de fois rêvé et tant de fois nié.

En quelques jours j’arriverai exactement là où aujourd’hui, vingt ans plus tard, j’écris ces lignes. Je m’achemine vers ce que j’ai toujours désiré et je n’ai ni foi ni espoir que ma vie se transformera.

Pourtant je continue. Dans un futur lointain, à un des bars où je suis passé il y a quelques jours, ma femme, assise, lit un livre, et moi, j’écris ce texte sur un ordinateur qui dans quelques minutes l’enverra par Internet au journal où il sera publié.
Je marche vers ce futur – dans cette après-midi d’Août 1986.

(*) l’année où j’ai fait mon pèlerinage, 400 personnes seulement avaient parcouru le Chemin de Saint-Jacques. En 2005, selon des statistiques non officielles, 400 personnes passaient – chaque jour – devant le bar mentionné dans ce texte.

Prochain texte sera mis en ligne le 26.04.06

Vingt ans après

Assis dans un jardin de Léon, regardant la rivière, le 27 Mars 2006.

À mes côtés ma femme Christina qui lit un livre. Le printemps commence en Europe, nous pouvons maintenant ranger nos vêtements dans la valise. Nous nous déplaçons en voiture tous ces jours, passant par des endroits qui ont marqué nos vies (Christina a fait le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle en 1990). Même en voyageant sans hâte, nous avons déjà parcouru 500 kilomètres en une semaine.

Eau minérale. Café.

Des gens qui discutent, des gens qui marchent.

Des gens qui boivent eux aussi leur café et leur eau minérale.

C’est ainsi que je reviens 20 ans en arrière, à un après-midi de juillet ou août 1986: un café, de l’eau minérale, des gens qui discutent en marchant… Pourtant cette fois-ci se sont les plaines qui s’étendent au-delà de Castrojeriz que je vois, le jour de mon anniversaire se rapproche, il y a déjà longtemps que j’ai quitté Saint-Jean-Pied-de-Port et je me trouve à un peu plus de la moitié du chemin qui me mène à Saint-Jacques-de-Compostelle.

Cadence de notre marche: 20 kilomètres par jour.

Je regarde devant moi le paysage monotone et mon guide qui prend son café dans un bar qui semble avoir surgi de nulle part. Le même paysage monotone s’étend derrière moi, toutefois la seule différence c’est que le sol poussiéreux porte les empreintes de mes chaussures. Mais cela est temporaire, le vent les effacera avant la tombée de la nuit.

Tout me paraît irréel.

Qu’est-ce que je fais là? Cette question ne m’abandonne plus depuis des semaines.

Je cherche une épée. J’accomplis un rituel de RAM, un petit ordre de l’Église Catholique qui, sans avoir recours à des secrets ou des mystères, essaie de comprendre le langage symbolique du monde. Je commence à penser qu’on m’a trompé, que la quête spirituelle n’a aucun sens ni logique et que peut-être la meilleure chose à faire ce serait de retourner au Brésil et de m’occuper de ce que je connais déjà.

Je doute de ma sincérité dans cette quête parce que c’est trop laborieux de tenter de trouver un Dieu qui ne se révèle jamais, de prier au bon moment, de parcourir des chemins étranges, d’être discipliné, d’accepter des ordres qui me paraissent absurdes.

Voilà : je doute de ma sincérité. Tous les jours Pétrus ne cesse de me répéter que le chemin appartient à tous, aux gens communs, et cela me déçoit beaucoup. Je pensais que tout cet effort me permettrait d’occuper une position d’exception parmi les quelques élus qui ont réussi à s’approcher des grands archétypes de l’Univers. Je pensais que j’allais finalement découvrir que toutes les histoires de gouvernements secrets de sages tibétains, de potions magiques capables de provoquer l’amour là où nulle attirance n’existe, ou de rituels qui ouvrent soudainement les portes du Paradis, étaient vraies.

Mais Pétrus me dit exactement le contraire: il n’existe pas d’élus. Tous sont élus si au lieu de se demander « mais qu’est-ce que je fais là ? », ils décidaient de faire quelque chose qui réveille l’enthousiasme dans leur cœur. C’est dans le travail avec enthousiasme que se trouvent les portes du Paradis, l’amour qui transforme, le choix qui nous mène à Dieu.

C’est cet enthousiasme qui nous relie au Saint Esprit et non pas la lecture de centaines, de milliers de textes classiques. C’est la volonté de croire que la vie est un miracle qui permet aux miracles de se produire et non pas les « rituels secrets » ou les « ordres initiatiques ». Enfin, c’est la décision des hommes d’accomplir leur destin qui les mènent à leur humanité – et non pas les théories développées autour du mystère de l’existence.

Et je me trouve là, à un peu plus de la moitié du chemin qui me mène à Saint-Jacques-de-Compostelle. Or, si les choses sont aussi simples que le dit Pétrus, pourquoi cette aventure inutile?

(Prochain texte en ligne le 22.04.06)