Monthly Archive for June, 2006

Le sens du chemin

Cher Lecteur et Chère Lectrice :

Depuis le 20 Mars, je fais ce voyage qui fut la façon que j’ai choisie pour célébrer les vingt ans de mon pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il m’a mené dans trois continents différents (Europe, Afrique, Extrême-Orient), et m’a permis d’établir un contact immédiat avec des milliers de lecteurs, car il m’est impossible d’envisager de commémorer quoi que ce soit sans leur présence.

À Puente de la Reina, j’ai fait mon premier après-midi de dédicaces sans les « organisations officielles », et depuis, j’ai réussi à arranger quelques rencontres officielles avec d’autres absolument spontanées. Tous ces après-midi de dédicaces furent suivis de fêtes où nous commémorions ensemble le sens que le chemin recèle : les rencontres. Commémorer, célébrer, discuter, danser, respecter le mystère de la vie mais au même temps comprendre que nous ne sommes pas seuls dans ce mystère, et que nous avons besoin de partager notre enchantement avec d’autres personnes qui comprennent notre façon de penser.

J’ai créé, le 19 Avril, ce blog avec Paula Braconnot, pour que toutes ces expériences puissent aussi aller au-delà de l’espace physique et se retrouver ainsi plongées dans l’espace virtuel. Je veux saisir cette opportunité et remercier Paula pour son sérieux, son amour et son dévouement, qui nous ont permis de surmonter toutes les difficultés techniques.

Ma prochaine étape, avant de retourner à la maison, sera l’Allemagne, où je participerai à la Coupe du Monde en tant qu’invité de la FIFA. Comme je ne pense pas avoir quoique ce soit de nouveau à dire sur le football, je mets fin à ces textes dès aujourd’hui. Les commentaires sont bienvenus : ils nous permettent d’améliorer le principe de ce blog et de favoriser les discussions entre les gens qui le lisent.

Le 22 Juin, si Dieu le veut bien, je retournerai au vieux moulin dans les Pyrénées, mon point de départ, puis j’irai au Brésil.

Toutes les deux semaines j’envoie une newsletter aux lecteurs intéressés. Si vous désirez la recevoir, vous pouvez vous inscrire à Guerrier de Lumiere, disponible en plusieurs langues.

Lors d’une des premières étapes de ce pèlerinage, je suis passé par un village en Espagne, d’où j’ai écrit le texte qui suit. Je pense qu’il n’importe pas d’où nous venons, car nous pouvons toujours aller beaucoup plus loin que ce que nous imaginons. Tel est l’exemple que François nous a légué et que nous devons suivre.

Je dédie ce chemin à mes lecteurs. Je vous remercie de votre soutien et me rappellerai les nuits que j’ai passé à lire vos messages – ils m’ont poussé à aller de l’avant. Le sens du chemin est dans les personnes, et nous regardons toujours mieux le monde quand nous permettons au mystère des rencontres de se manifester. Comme le dit la dernière phrase du Pèlerin de Compostelle : « les personnes apparaissent toujours quand elles sont attendues. »

Paulo Coelho

Vingt Ans Après : François

Je bois mon café sur la terrasse d’un hôtel, d’où je peux voir un château, un gigantesque château dans ce petit village qui ne compte que quelques maisons, dans la province de Navarre, en Espagne. Il fait déjà nuit, il n’y a pas de lune, je suis en train de refaire mon pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, pour célébrer les vingt années qui se sont écoulées depuis que j’ai emprunté ce chemin pour la première fois.

Pourtant, le village dans lequel je me trouve ne fait pas partie du parcours qui passe à 19 kilomètres d’ici. Mais j’avais l’intention de le visiter, et j’y suis donc. Il y a 500 ans, un homme nommé François est né ici. Il a dû beaucoup jouer dans les champs qui entourent le château. Il a dû se baigner dans la rivière qui passe par ici. Fils de parents riches, il a laissé son village pour poursuivre ses études dans la fameuse université de la Sorbonne, à Paris. J’en déduis que ce long voyage vers la capitale fut son premier.

Il était athlétique, beau, intelligent, convoité par tous les élèves – sauf un, venu de la même et lointaine province espagnole, nommé Ignace. Ignace lui disait : « François, tu penses beaucoup à ta personne. Pourquoi ne pas consacrer tes pensées à d’autres choses, comme Dieu par exemple ? » Nous ne savons pas pourquoi, mais François, le plus beau et vaillant des étudiants de la Sorbonne, se laissa convaincre par Ignace. Ils se joignèrent à d’autres étudiants et fondèrent une société qui devint la risée de tous les autres, à tel point que quelqu’un inscrivit sur la porte de la salle dans laquelle ils se réunissaient : Société de Jésus. Au lieu de se sentir offensés, ils adoptèrent le nom. Et c’est à partir de là que François entame un voyage sans retour.

Il part avec Ignace à Rome et demande à ce que le Pape reconnaisse la « société ». Le pontife accepte de rencontrer les étudiants, et, pour les stimuler, donne son accord. François – qui a horreur des bateaux et de la mer - part seul pour l’Orient, imbu de ce qu’il considère comme être sa mission. Dans les dix années suivantes, il visite l’Afrique, l’Inde, Sumatra, les Moluques, le Japon. Il apprend de nouvelles langues, visite des hôpitaux, des prisons, des villes et des villages. Il écrit de nombreuses lettres, mais aucune – absolument aucune – ne fait référence aux points « touristiques » de ces endroits. Il parle seulement de la nécessité de mener la parole du courage et de l’espoir aux défavorisés.

Il meurt loin du village où je me trouve maintenant à boire mon café, et il est enterré à Goa. À une époque où le monde était immense, où les distances étaient quasi insurmontables, où les peuples vivaient en guerre, François pense qu’il doit considérer tout cela comme un village global. Il surmonte ses peurs parce qu’il est conscient que sa venue a un sens. Il ne sait pas, lors de son cheminement en Orient, que ses pas ne seront jamais oubliés, et que tout ce qu’il a planté fructifiera ; il fait ça car c’est sa légende personnelle, la façon qu’il a choisi de vivre sa vie.

Cinq cents ans après, dans la ville d’Ahmedabad, en Inde, un professeur demande à ses élèves de raconter sa vie. Un des enfants écrit : « il fut un grand architecte car dans tout l’Orient il existe des écoles qu’il érigea et qui portent son nom. »

Antonio Falces, qui dirige une de ces écoles, raconte qu’il vit deux personnes discuter :

- François était Portugais – dit la première .

- Bien sûr que non. Il est né et enterré ici à Goa, répond l’autre.

Les deux se trompent et les deux ont raison : François vint d’un petit village de Navarre mais il était un homme du Monde, et tous le considèrent comme faisant partie de leur propre culture. Il n’était pas non plus un architecte spécialisé dans la construction d’écoles ; mais, comme l’écrit un de ses premiers biographes, « il était comme le soleil, qui ne peut aller de l’avant sans dispenser lumière et chaleur là où il passe. »

Je pense à François : partir d’ici, parcourir le monde, faire que le nom de ce petit village soit mené à tant d’endroits, au point que beaucoup de gens pensent qu’il s’agit de son nom de famille. Faire face à ses peurs, renoncer à tout au nom de ses rêves – que cela inspire et serve d’exemple. J’ai étudié dans une de ces écoles qui appartiennent à la « société de Jésus », ou S.J, ou écoles jésuites, telles qu’elles sont connues.

Je suis dans le village de Xavier. François ainsi qu’Ignace, qui vient d’un autre village, nommé Loyola, furent canonisés le même jour, le 12 Mars 1622. Ce matin-là, une bannière fut accrochée aux murs du Vatican :

« Saint François Xavier fit plusieurs miracles. Mais le miracle d’Ignace fut encore plus grand : François Xavier. »

Si vous désirez continuer à parler à Paulo Coelho, allez sur le blog Guerrier de la Lumière